Nous vivons une véritable crise systémique qui nous impose de réviser en profondeur nos façons de produire, de consommer et d’investir et appelle une véritable « politique de civilisation ».
Cette idée s’est largement diffusée dans tous les milieux politiques et économiques mais reste hélàs encore largement à l’état de discours. Les réponses mises en place ressemblent pour le moment plus aux vieilles recettes reliftées qu’à de nouvelles solutions de rupture.
2012, un rendez-vous crucial qu risque d’être manqué
Or, le temps presse.
Les experts du climat estiment par exemple qu’il ne nous reste que 100 mois pour inverser la courbe de nos émissions de gaz à effet de serre et ne pas dépasser les 2° d’augmentation critique de la température globale.
Plus largement, en plus du changement climatique déjà amorcé, la croissance démographique, l’insuffisance des ressources renouvelables, la raréfaction des ressources fossiles, la dégradation de la biodiversité, la pénurie d’eau, la prolifération nucléaire, l’extension mondialisée du mode de vie occidental, le creusement des inégalités, etc. risquent de converger dans 15 à 20 ans vers une situation explosive, à moins de changer rapidement et profondément de repères, de valeurs et de cap.
Il faut donc agir vite et fort. La présidentielle de 2012 est un moment crucial pour le faire. L'élection présidentielle est en effet structurante de la vie politique française, plus structurante qu’aucune autre élection dans n’importe quel autre pays démocratique. Le président élu se retrouve avec des pouvoirs importants, qu’il peut utiliser à bon escient ou pas. Le résultat de l'élection impacte fondamentalement la marche de la France pendant 5 ans. Au-delà, elle influe aussi celle de l’Europe et du Monde.
Mais l’offre politique en 2012 ne sera probablement pas à la hauteur de cet impératif historique. Projetons nous trois ans en avant.
Contrairement à 2007, où il a mené une campagne de rupture bien à droite, Sarkozy adoptera probablement en 2012 une posture gaullienne de rassemblement, donc orientée vers le centre, à la manière d'un Mitterrand qui a gagné en 1981 sur un discours de rupture de gauche et en 1988 sur l’idée d’une « France unie ». Et qui dit centre dit recherche de consensus large, donc évitement des risques et faible audace idéologique.
Les oppositions, majoritaires en poids cumulé mais émiettées, certaines fragilisées (PS, Modem, NPA...), d'autres en essor (Verts, Front de Gauche...) peineront à se rassembler autour d’un projet partagé et d'une candidature unique. Si elles se retrouvent dans l'opposition à Sarkozy, ces formations iront quand même défendre leurs propres couleurs au premier tour (seule façon d'exister politiquement dans la Vème République) et feront chacune entre 6 et 18 %.
Dans ce contexte, le résultat vraisemblable de 2012 : Sarkozy gagne face au PS (ou au Modem), dans un contexte de redémarrage de l’économie, avec un programme mariant d’un côté un « nouveau capitalisme », plus vert, plus social et plus régulé et de l’autre, un message de sécurité et d’ordre ; un programme préférable au néolibéralisme des 30 dernières années, mais ne portant en rien un nouveau projet de civilisation.
Ce n'est pas une fatalité : la voix et la voie de la société civile
Des centaines de milliers de citoyens (voir des millions) qui ont soif de vrais changements, se sentiront orphelins politiquement et iront voter par défaut et sans enthousiasme.
Doit-on se réjouir de ce futur probable ? Non. Ce futur est-il une fatalité ? Non. Pour l’éviter, toutes celles et ceux qui, hors des partis et de l'Etat, agissent au jour le jour concrètement à leur niveau (dans le champ syndical, entrepreneurial, territorial, associatif, des ONG, de l’économie sociale et solidaire, des quartiers, des médias, de l’Internet, des logiciels libres, etc. appelons les « la société civile active »), pour relever les défis colossaux qui s’imposent à nous, toutes ces personnes doivent s'organiser pour porter leur parole et leurs attentes.
Dans leur action, il y a en effet une espérance, un optimisme, une vitalité, une utopie concrète qui semblent avoir déserté les partis politiques. Salariés, entrepreneurs, consommateurs, épargnants, bénévoles, militants… ces centaines de milliers de citoyens, de toutes classes sociales, de tous milieux professionnels et de tous âges, en ont assez de l’économie et de la vision du monde qui a dominé la planète ces trente dernières années et a conduit à la crise.
Ils cherchent depuis longtemps à construire des alternatives et des réponses pour changer le monde au quotidien. Ils s’investissent et expérimentent des voies nouvelles dans l’entreprise, dans l’Internet, sur les territoires. Ils veulent un nouveau projet de société qui remette véritablement le citoyen au coeur de la société et de l’économie.
Foisonnant, innovant, dispersé, dynamique, ce mouvement de citoyens peine néanmoins à s’affirmer, à devenir visible et représenté politiquement, à peser sur le débat public et influer les décideurs.
Et si on donnait de la voix à ce mouvement ? Et si on éclairait la voie qu’il dessine ? La présidentielle de 2012 peut être à la fois la caisse de résonance et le coup de projecteur attendus, pour le faire quitter la marge et mettre au centre de la société.
L'opportunité d'une « candidature d’influence »
Cette société civile active pourrait ainsi s’organiser pour porter une candidature d'influence en 2012. Une telle démarche, si elle prend bien, pourrait obtenir 10 %, 15 % voire 20 % au premier tour, devenir du coup incontournable pour la suite, et peser sur le pouvoir élu, quel qu'il soit.
A l'heure d'une démocratie d'opinion planétaire, les décideurs politiques, toutes tendances confondues, ont en effet moins un rôle d'avant-garde et d'éclaireur de l'avenir qu'une fonction de suiveur et « d’implémenteur » de ce qui émerge et s'impose dans l'opinion et le débat public.
Il suffit d'observer ce qui se passe dans toutes les démocraties occidentales. Les leaders politiques cherchent à coller à l'opinion, les plus talentueux d'entre eux étant capables de sentir des évolutions naissantes, des signaux faibles et d'apparaître alors comme visionnaires...
Nicolas Hulot l'avait bien compris en 2007 avec son Pacte écologique, ses 750 000 signataires et ses 10 % d'intentions de vote à la présidentielle. Que l'on soit pour ou contre le bonhomme, on ne peut nier que sa démarche a eu un réel impact sur l'agenda politique de tous les partis et notamment du pouvoir élu. Par exemple, pas de Ministre d’Etat de l’écologie n°2 du gouvernement et pas de Grenelle de l'environnement sans son initiative.
Il s’agit donc de proposer une sorte de « Pacte de civilisation », porté par la société civile, qui englobe bien sûr les problématiques environnementales mais les dépasse largement.
Un projet de civilisation, à incarner
Le choix du candidat est un enjeu essentiel qui mérite évidemment un débat. A ce stade, deux options peuvent être considérées.
Soit une personnalité déjà connue du grand public, dont la personnalité, l’image et le parcours résonneraient avec cette démarche. Pourquoi pas Nicolas Hulot : les lecteurs attentifs de ses déclarations et écrits noteront ces derniers mois à la fois une radicalisation de son discours et un élargissement vers des problématiques plus seulement écologiques, mais aussi sociales, économiques, éthiques et culturelles.
L’autre option consiste à choisir une personnalité peu connue du grand public, mais à « fort potentiel »,
réputée dans son milieu (disposant d’une « base ») et ayant déjà l’expérience des médias. Pourquoi pas un entrepreneur social, ce type de profil pouvant être particulièrement audible
dans une société et un débat public fortement imprégnés de l’idéologie entrepreneuriale et marchande : un entrepreneur social, paradoxalement, est peut-être le mieux placé pour défendre
l’idée qu’il faut en sortir.
Le « troisième homme » de la présidentielle de 2012 doit être la société civile, avec un véritable projet de civilisation.
Un «projet » car constructif et positif, fort de propositions claires et concrètes.
L’opposition et la dénonciation de ce qui dysfonctionne sont en effet évidemment nécessaires mais elles demeurent largement insuffisantes. Car on ne peut pas supprimer ce qu’on ne peut pas remplacer. Rien ne sert de dénoncer ce qui va mal si ne sont pas formulées en même temps des propositions et solutions alternatives efficaces et crédibles, qui tirent vers le haut, ouvrent des perspectives concrètes d’action et de changement, « ici et maintenant ».
« De civilisation » car porteur de changements profonds, mesurables et durables, notamment dans le champ économique.
On ne pourra pas changer la société sans changer l’économie, force puissante et structurante des sociétés modernes, à la fois au cœur du problème et de la solution. Et c’est possible, car le système économique n’est pas une « boîte noire » hostile dont le contenu, la forme et l’usage seraient des données exogènes, échappant au citoyen, à l’éthique, au politique. Son fonctionnement actuel n’est ni naturel ni d’ordre divin : il a été construit par des idées, des hommes et des lois ; il pourra être transformé par des idées, des hommes et des lois.
Enfin, un « projet de civilisation », plutôt qu’un projet de gauche, de droite ou du centre.
Il y a en effet besoin de défricher un autre chemin, hors des sentiers battus des clivages politiques traditionnels, rassemblant tous ceux, porteurs d’utopies concrètes et de radicalité pragmatique, qui sont tournés vers la construction de solutions dans le réel et en même temps, veulent transformer profondément le système.
Toutes ces personnes qui partagent la même vision du changement ont vocation à sortir de l’entre-soi, à nouer de nouvelles alliances et à faire mouvement (social), pour créer un rapport de force en faveur d’un projet de société fondé non pas sur la centralité de l’Etat (keynésianisme des Trente Glorieuses) ou du marché (libéralisme des Trente Odieuses, 1980-2010), mais sur celle de l’Homme et de la Planète.
La société civile est la mieux placée pour mener ce combat. Il lui faut saisir cette opportunité historique.
Je suis tombé il y a peu sur une étude très intéressante, réalisée par Viviane Tchernonog, intitulée : « Les
associations en France, poids, profils et évolutions - Financements publics et privés, emploi salarié et travail bénévole, gouvernance, Addes/Cnrs/Centre d’économie de la Sorbonne, novembre 2007
».
Beaucoup de choses pertinentes, mais je retiens ici les résultats particulièrement accablants en ce qui concerne le renouvellement des fonctions de présidents
d'associations :
- 31 % seulement des fonctions de président d’associations sont occupées par des femmes en 2005 (17 % dans le sport, 3 % pour les
associations de chasse & pêche !).
- Les jeunes apparaissent absents de la direction des associations : les moins de 36 ans ne représentent que 7 % des présidents et les moins
de 46 ans seulement 20 % des présidents.
- La majorité des présidents ont plus de 55 ans en moyenne (contre 30 % de la population masculine et 35,7 % de la population féminine totale)
- L’enquête met également en lumière le fait que 46 % des présidents sont retraités.
- Les catégories supérieures et moyennes (actives et retraitées) semblent surreprésentées dans les fonctions de président : 42 % sont cadres
moyens ou supérieurs (contre 26 % dans la population totale active et retraitée), 15 % sont enseignants (contre 3,4 %), 8 % professions libérales (contre 1,5 %) et 6 % chefs d’entreprise, soit au
total plus des deux tiers des présidents.
- En revanche les ouvriers ne représentent que 6 % des présidents (contre 23,5 %) et les agriculteurs 2 % : ainsi on ne peut pas dire que les
présidents d’associations soient représentatifs de la population de plus de 15 ans, leur concentration dans le haut de la hiérarchie sociale est manifeste.
- Par ailleurs, on observe une forte homogénéité sociale et professionnelle au sein des bureaux, en particulier entre le président et le
trésorier. Ainsi les présidents « employés » ont un trésorier « employé » dans 58 % des cas, les étudiants ont un trésorier étudiant dans 44 % des cas, les cadres moyens font de même dans 40 %
des cas, et les ouvriers dans 38 % des cas.
Dans les autres « familles » d’économie sociale (coopératives, mutuelles, fondations), on doit être sur des tendances similaires…
Comment prétendre changer la société si on ne lui ressemble pas ?
Comment défendre la diversité dans l’économie si on la refuse en son sein ?
Tout projet de société, pour s’affirmer et se matérialiser, a besoin de s’appuyer sur une classe ou un groupe social particulier dont le rôle peut être de le porter, de l’éclairer ou de l’incarner symboliquement : ce fut le cas des ouvriers pour le communisme ou des « cadres » pour le capitalisme keynésien des Trente Glorieuses.
Ces trente dernières années, les cadres dirigeants internationaux, mobiles et maîtrisant la connaissance, nerf de la guerre économique, sont devenus les nouveaux « héros » da la société occidentale contemporaine, profondément altérée par un capitalisme financier globalisé, « digital » et surpuissant.
La crise est l’occasion de changer de repères.
Par leurs valeurs et leurs pratiques ;
Par leur capacité à combiner liberté individuelle et ambition sociale, esprit d’entreprise et volonté de changer le monde, dynamisme entrepreneurial et préservation de l’environnement,
réussite individuelle et intérêt collectif, convictions fortes et ouverture à l’Autre, capacité de révolte et ancrage dans le réel ;
Par leur faculté à montrer qu'au fond le souhaitable est vraiment possible ;
Les entrepreneurs sociaux contribuent activement à dessiner les contours concrets d’un nouveau projet de société, où
l’économie est pleinement et réellement au service des hommes et de la planète ; un projet de société qui devrait être au coeur d’un « rêve européen
»… (et de la refondation de la gauche !)
Alors, en ce début de 21ème siècle, les entrepreneurs sociaux ne sont-ils pas les
acteurs pivot du changement ?
Lundi 27 janvier 2027[1]. Huit heures du matin. Clara, 8 ans, boit son chocolat - bio et équitable, comme tous les produits alimentaires de l’époque.
Elle est encore toute remuée de la visite qu’elle a faite hier au musée de l’Exclusion. Elle a été choquée d’apprendre qu’il y a 20 ans à peine, des gens mourraient de froid dans les rues, alors que les logements vides étaient très nombreux, et que plus de 2 millions de personnes n’avaient pas d’activité.
Révoltée, elle dit à sa grande sœur Madou qui révise son cours d’économie humaine :
- Plus jamais ça !
- Quoi plus jamais ça ?
- Plus jamais la barbarie de l’exclusion ! Les gens couchaient sous des tentes à Paris !
- Ma vieille, tu apprendras ça bientôt. Tiens, regarde mon bouquin. Ce matin, j’ai un contrôle d’histoire sur les 30 Odieuses. Les années 1980/2010. Papa était petit. Les patrons sautaient en parachutes dorés. Regarde ce dessin de l’époque, un certain Plantu.
A ce moment, Max, le père de Clara et de Madou arrive et se plonge dans les Echos Solidaires. Il est à cran avec la campagne des Présidentielles Européennes. Il milite pour la candidature de Kristian Zautteür, un Allemand d’origine turque qui a promis de faire progresser le PIDE.
- C’est quoi le PIDE ?
- Le Produit Intérieur Doux Européen.
Max s’étrangle avec son café en lisant que ces ringards du PRUL, le Parti pour la Réhabilitation de l’Ultralibéralisme remettent en cause le programme pour l’entreprenariat solidaire de Jean-Guy Ravel et Jean-Marc Bollero.
Heureusement tous les sondages montrent que les Européens sont très attachés au fameux PASC, le Pacte de la Société Civile, signé en octobre 2017. Une vraie révolution qui a véritablement transformé le mode de développement et les mentalités.
Max se souvient comment, s’inscrivant alors dans la filiation du Conseil national de la Résistance, l’économie sociale et solidaire, rejointe par des syndicats, ONG, consommateurs mais aussi des élus et des entrepreneurs responsables ont monté une coalition pour changer l’économie. Pour la rendre plus sobre, plus solidaire, plus démocratique.
Madou interpelle son père :
- Dis, Papa, t’aurais pas 20 sols sur ta carte pour mon e-learning sur les circuits courts ? Je n’ai plus rien sur ma carte !
Max lui tend sa carte Sol et regarde son téléphone. Un signal lui annonce que son co-voiturage électrique sera là dans 7 minutes. Il embrasse ses filles et descend l’attendre devant le siège d’Europe Active, où travaillent 2000 personnes pour financer des projets responsables en Europe.
Max sourit en se rappelant la tête de Clara le jour où il lui a expliqué que ce magnifique bâtiment s’appelait autrefois le Palais Brogniart et que c’était une
Bourse. Clara avait alors demandé :
- C’était quoi une Bourse ?
- Une corbeille où des gens hurlaient en achetant et en vendant des morceaux d’entreprises pour gagner très vite de l’argent !
- Mais c’était ridicule, avait répondu Clara.
Ce matin Max a rendez-vous avec son conseiller du service d’épanouissement personnel, service qui a remplacé il y a 10 ans le « Pôle
Emploi ».
Max est en transition professionnelle, il voudrait travailler dans une entreprise à taille humaine et proche des gens. C’est plus facile depuis le « Relocalisation Act » voté par l’ONU en 2020, qui impose aux entreprises de s’ancrer pleinement sur leurs territoires d’activité.
Pendant ce temps, dans la cuisine de l’appartement, Eric, le frère aîné, apparaît à l’écran de téléconférence. Il étudie la gouvernance participative à l’Université de la Drôme. Il y est très content. Heureusement qu’il y a été admis, sinon il aurait été obligé d’aller à HEC.
- Ca va, Eric ?
- Super ! Papa n’est pas là ?
- Non, il vient de partir.
- Flûte, je voulais lui poser une question pour mon exposé sur les PSU…
- C’est quoi, ça ?
- Les Projets Socialement Utiles. J’ai un problème de retour social sur investissement.
A ce moment là, Elise, la mère de Clara et Madou arrive :
- Ah ! Eric ! Quand pars-tu en Suède pour ton programme Edgarmorinus pour l’Insertion par l’Activité Economique ?
- Dans 3 mois ! J’ai le temps !
Elise travaille au puissant et populaire Ministère des Services d’Intérêt Général, premier budget de la Nation, installé rue de Bercy à l’ancienne place du Ministère de l’Economie.
Tout en contrôlant le compteur de CO2, Elise demande à Clara :
- Ca va ma fille ?
- J’ai conseil d’école ce matin. Je vais proposer qu’on passe le film « Vivre et Résister » que j’ai acheté hier au musée de l’Exclusion. Qu’en penses-tu maman ?
- Ca parle de quoi ?
- Ca parle du Livre Blanc qui a été fait en 2009 et de tout ce qui s’est passé depuis. Les Nouvelles Alliances, le Pacte de la Société Civile et tout et tout.
-
Tu as raison. Il faut être vigilant, Vivre et Résister est un combat de tous les jours.
[1] Cet article est un texte prospectif, co-écrit avec Hugues Sibille à l'occasion d'une fête donnée en l'honneur de Claude Alphandéry le 30 juin dernier. Ce texte est issu des idées et travaux de la publication sur "l'ESS face à la crise", que Claude Alphandéry est en train de préparer.
Nous vivons une crise systémique (sociale, écologique, alimentaire, éthique, démocratique, etc.) qui nous impose de réviser en profondeur nos façons de produire, de consommer et d’investir. C’est désormais une banalité que de le dire, cette idée s’étant largement diffusée dans tous les milieux politiques et économiques.
Malheureusement, cette idée reste encore largement à l’état de discours. Force est de constater que les réponses mises en place pour le moment pour répondre à cette crise systémique, ressemblent plus aux vieilles recettes reliftées qu’à de nouvelles solutions de rupture.
Si les décideurs politiques et économiques sont tentés, au-delà d’un verbe emphatique, d’appliquer des rustines du passé sans se poser plus de questions, les citoyens demeurent eux en attente d’un changement plus fort. Une part significative et croissante de la population souhaite en effet une autre économie de marché, différente du capitalisme néolibéral des Trente Odieuses (1980-2010) et de la folie d’un monde dominé par l’argent et la concurrence de tous contre tous. Ils attendent une autre pratique de l’entreprise, plus respectueuse des hommes, de la planète, des territoires[1].
Ces pratiques différentes existent déjà dans l’économie sociale et solidaire (ESS), véritable laboratoire de l’économie d’après-crise. Sur les territoires, les initiatives se multiplient, l’innovation foisonne, les acteurs se structurent, les collectivités agissent, les citoyens s’investissent.
Par contre au niveau national, où cette voix serait utile à porter, où cette voie serait pertinente à montrer, pour nourrir le débat public et politique et ouvrir le champ des possibles, l’ESS demeure incroyablement aphone. Le CEGES[2], l’organisation légitime pour exprimer et diffuser cette parole, et qui a dans son CA de nombreuses personnalités remarquables, n’est hélàs collectivement pas à la hauteur de l’enjeu.
Au fond, le Ceges devrait oser davantage :
à Oser se vivre comme un mouvement d’entreprises différentes, plutôt que comme la juxtaposition de quatre « familles » statutaires (associations, coopératives, mutuelles, fondations) ou comme une « économie » à part, isolée de l’économie capitaliste (et de l’économie publique).
à Oser dépasser un simple discours de la reconnaissance pour porter une véritable vision de changement, visant à développer ses formes différentes d’entreprises mais aussi à contribuer à faire changer de cap l’économie dans son ensemble.
à Oser dépasser un verbe de la complainte pour porter un langage de la preuve offensif, à même de convaincre et d’attirer, hors de l’ESS.
à Oser s’ouvrir aux réseaux et acteurs de l’économie solidaire (Réseaux de l’insertion par l’activité économique, Plateforme commerce équitable, Union des entreprises adaptées, Réseaux territoriaux d’économie solidaire, Amap, etc.), et comprendre comment ces nouveaux acteurs renouvellent le terreau de l’économie sociale, et ce faisant, le vivifient et le pérennisent.
à Oser créer du dissensus en son sein, en ne cherchant pas à fédérer à tout prix (souvent d’ailleurs au prix d’un consensus mou et inaudible) mais plutôt en cherchant à mobiliser une majorité autour d’une vision forte et offensive.
à Oser enclencher un dialogue sérieux et engagé avec les véritables acteurs de la RSE, notamment au niveau des PME (CJD, réseau Entreprendre…).
à Oser investir sur de l’intelligence politique, pour produire des idées et propositions et se donner les moyens de les diffuser, alors que les grandes entreprises de capitaux ont bien compris depuis longtemps cet enjeu et savent financer de la R&D politique (exemple de l’Institut Montaigne, financé par plus de 90 entreprises, pour un budget total de 3,5 millions d'euros ou encore de l’Institut de l’Entreprise).
Alors qu’est-ce qu’on fait ?
De deux choses, l’une. Soit le Ceges bouge de l’intérieur, ose relever ces défis et changer, en profondeur, dans l’année qui vient. C’est bien sûr l’option préférable. Certains, courageux, y travaillent d’arrache pied depuis plusieurs années (notamment l’équipe salariée). Les choses avancent doucement et beaucoup reste à faire. Il faut certainement que les différents acteurs de l’ESS les soutiennent collectivement davantage, et s’investissent également eux-mêmes davantage en faveur d’une rénovation profonde du Ceges.
Soit, si le Ceges ne bouge pas ou peu - et après tout c’est son droit -, chacun devra alors prendre ses responsabilités. Beaucoup d’acteurs de l’ESS que je rencontre sont frustrés par le silence national de l’ESS et ne se résolvent pas à ce que leurs entreprises ne soient pas efficacement représentées au niveau national et ne fassent pas réellement mouvement, surtout que tous les ingrédients sont là…
Il faudra alors considérer sérieusement le projet consistant à créer un nouveau mouvement national des entreprises sociales et solidaires, à partir des réseaux et des entreprises volontaires, un mouvement à même de véritablement relever les défis exposés ci-dessus.
Après tout, le nouveau monde à construire appelle de nouvelles approches, de nouvelles idées, des innovations institutionnelles. Et tant que cette belle idée d’ESS ne sera pas vécue, appropriée et portée par les entreprises elles-mêmes, l’ESS peinera à se faire entendre et reconnaître.
Il y a besoin d’audace comme celle qu’ont eu les acteurs ESS anglais au début des années 2000, en créant la « Social Enterprise Coalition », dont la baseline ambitieuse est « transform how and why we do business.» et qui fédère aujourd’hui des réseaux représentant 10 000 entreprises et s’est imposé comme l’interlocuteur de référence du gouvernement anglais.
Avec des résultats spectaculaires : la mise sur pied d’un plan d’action gouvernemental pour développer les « social enterprises » (5 M£ / an) géré par une équipe de 10 personnes rattachée directement aux services du Premier Ministre, la création d’un fonds d’investissement dans les entreprises sociales de la santé de 100 M£, un Social Enterprise Summit le 12/05 dernier, avec la présence de plusieurs ministres et acteurs du gouvernement et des mesures concrètes à la clé, etc.
Si les anglais, réputés « libéraux » l’ont fait, pourquoi les Français ne le pourraient-ils pas ?
Osons donc - via le Ceges ou autrement si ce n’est pas possible - bâtir le mouvement des entreprises sociales et solidaires !
[1] Deux enquêtes parmi de nombreuses autres qui le montrent : 53 % des Français souhaitent une réforme en profondeur du capitalisme ; 74 % des Français estiment que la crise remet en cause leurs valeurs et leur façon de vivre (TNS Sofres / Secrétariat d’Etat à la prospective, janvier 2009). 81% des Français se déclarent autant voire plus inquiets des risques liés à la dégradation de l’environnement que des risques liés à la crise financière (LH2 - Comité 21, février 2009). La forte poussée des écologistes aux dernières élections européennes est aussi un signe fort de cette attente.
[2] Ceges : Conseil des entreprises, employeurs et groupements de l’économie sociale. www.ceges.org
Dressons le tableau à grands traits.
La génération actuellement aux commandes politiques, économiques et médiatiques (grosso modo les 55-70 ans), ne veut et ne peut pas véritablement changer de mode de développement, si ce n’est à la marge, une pincée de social par ci, un zeste d’écologie par là, mais surtout ne touchez pas aux fondamentaux et focalisez vous sur « la nécessité de relancer à tout prix la machine économique ».
Qui plus est, en France plus qu’ailleurs, ces dirigeants ont tendance à s’accrocher à leurs rochers de pouvoir tels d’indécrottables bigorneaux, non pas au service de grands idéaux ou de belles causes, mais plutôt pour préserver leurs privilèges et défendre leurs intérêts.
Nourrie et formée au productivisme progressiste des Trente Glorieuses, cette génération a laissé s’installer (et même susciter) les Trente Odieuses du néolibéralisme (1980-2010), achetant quelque part la soumission de la génération suivante, en lui faisant miroiter et croire à un avenir radieux, matérialiste et individualiste - au final illusoire.
Marquée par les années 80 et le triomphe du néolibéralisme, aveuglée le « There are no alternatives » de Thatcher et le Veau d’or de Wall Street et de ses yuppies, cette génération 40-55 ans n’a pas assez joué son rôle politique de transformation sociale.
Par ailleurs, pour réellement changer la donne, on ne peut attendre la prise du pouvoir par la génération qui arrive (13-25 ans) - très marquée par l’écologie et donc potentiellement porteuse d’un changement radical de société - car il sera trop tard.
En effet, le temps presse. Tous les experts sérieux[1] s'accordent à dire que qu’il ne reste que 15 à 20 ans pour changer véritablement de cap, sous peine d’arriver à une situation très critique, à côté de laquelle la crise actuelle ne serait qu’un épiphénomène…
En effet, la croissance démographique, l’insuffisance des ressources renouvelables, la raréfaction des ressources fossiles, la progression des émissions de gaz à effet de serre, l’extension mondialisée du mode de vie occidental, le changement climatique déjà amorcé, le creusement des inégalités, etc. vont converger vers un final explosif, à moins de changer fondamentalement de modèle et de perspective.
*
La balle est donc au fond dans le camp de la génération 25-40 ans.
Bien sûr, je caricature un peu, je force le trait, mais si ce constat est à nuancer (méfions nous des généralisations et n’idéalisons ou ne diabolisons aucune génération !), il me paraît néanmoins avéré et même partagé, consciemment ou non, par beaucoup de personnes de cette génération de la « dernière chance » à laquelle j'appartiens.
Une génération assez âgée pour s'être confrontée au monde, à l'entreprise, à l'économie et avoir pris conscience des limites et des dérives du système actuel. Assez âgée aussi pour s'être véritablement engagée dans différentes causes. Mais pas assez âgée pour être aux manettes et peser sur la marche du monde, se retrouvant alors reléguée au rang de spectateur d’une débâcle annoncée…
Une génération qui relativise le clivage gauche / droite, ou en tout cas, n’en fait plus l’alpha et l’oméga de toute vision ou combat politiques.
Une génération qui a grandi et mûri avec la chute du Mur de Berlin, la crise permanente (avec un chômage élevé), les grandes grèves de 1995, la montée de l'altermondialisme, l'affirmation de la Chine, de l'Inde et de la Russie, les difficultés chroniques de l'Europe politique, l'explosion d'Internet, l'irruption des périls écologiques, etc. Autant d'expériences qui l’ont marqué, ont nourri sa vision du monde et, pour une part, ont fortement déterminé un engagement civique, économique ou politique.
Dans les ONG, l’économie sociale et solidaire, les syndicats, le patronat, les collectivités, les mouvements sociaux, etc. je vois et croise de nombreuses personnes de cette génération, actives et engagées, qui en ont assez de cette situation et essaient d’agir concrètement à leur niveau, pour répondre aux défis colossaux qui s’imposent à nous et dessiner un monde meilleur. Ils le font de manière plus pragmatique que leurs "grands aînés" des 55-70 ans, et plus ambitieuse que celle de leurs "grands frères" des 40-55 ans.
Cette génération charnière 25-40 ans va hériter d’une France aux dettes abyssales, d’une Europe encore engoncée dans les dogmes néolibéraux, d’un « Choc des Civilisations » annoncé, de « la plus grave crise financière depuis celle de 1929 », d’une planète qui, quoi qu'il soit fait, se réchauffera d’au moins 2 °C, etc. Quelle belle perspective !
Et pourtant on garde l’espoir. L’improbable est toujours possible et même probable, l’Histoire n’est pas linéaire, l’avenir n’est pas écrit, et il arrive in fine rarement ce qui a été prévu ! La conjonction de crises actuelles (financière, économique, sociale, écologique et de plus en plus, politique) est autant porteuse de désastres que de bienfaits potentiels. L’élection d’Obama aurait-elle été possible sans 8 années de Bush et la crise financière ? Pas si sûr… La « métamorphose » chère à Edgar Morin est plus que jamais nécessaire.
Il arrive un moment où on dit basta. On veut prendre le pouvoir. On veut imposer de nouvelles idées, de nouvelles pratiques économiques, démocratiques et politiques, non pas pour « se servir » ou pour en jouir, mais pour changer de cap avant que le pire n’arrive et redonner du sens à un intérêt général qui est aujourd’hui autant invoqué que bafoué.
Alors, camarades de la « dernière chance », qu’est-ce qu’on fait ?
[1] Le Millenium Ecosystem Assessment, titanesque étude publiée en mars 2005, réalisée sous l’égide de l’ONU pendant quatre ans par près de 1400 experts de 95 pays et de disciplines variées (économistes, sociologues, écologues, anthropologues, biologistes…). Les travaux de Lester Brown (et de l’Institut qu’il préside : le Worldwatch Institute) l'un des fondateurs de l'écologie politique mondiale, auteur de nombreux ouvrages, notamment Le Plan B : pour un pacte écologique mondial, Calmann Levy, 2007. Les travaux du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat). Le livre de Geneviève Ferrone, directrice du développement durable de Veolia, « Le krach écologique » (Grasset, 2008). Etc. !
Deux logiques sont aujourd’hui à l’œuvre dans l’économie sociale « d’en haut », celle des têtes de réseau une logique institutionnelle de représentation, de promotion et défense de modes d’entreprendre spécifiques et d’intérêts communs aux différentes familles (coopératives, associations, mutuelles, fondations) ; et une logique de mouvement ; fondée d’abord sur l’adhésion à un projet politique, sur des pratiques et sur les apports actuels ou potentiels de l’économie sociale à la société.
Il ne s'agit pas d'opposer ces deux logiques. Elles sont toutes deux légitimes, nécessaires et complémentaires. Mais la démarche institutionnelle a pris tellement d’importance qu’elle en vient à nuire à celle de mouvement : hypertrophie de l’institution, atrophie du mouvement…
Elle l’empêche en effet de se développer, paradoxalement au moment d’une crise historique du capitalisme, qui appellerait, si ce n’est une alternative, du moins des pratiques entrepreneuriales plus responsables, plus démocratiques et plus solidaires, pratiques depuis longtemps mises en œuvre par l’économie sociale.
Qui se réclame vraiment de l’économie sociale ?
Une bonne illustration de ce déséquilibre institution / mouvement réside dans le fait que personne ne sait exactement qui, dans le champ institutionnel considéré comme celui de l’économie sociale, s’identifie réellement (ou pas) à elle.
Les promoteurs de l’économie sociale parlent au nom d’entreprises et d’initiatives dont une part (significative ?) ne se réclame pas activement d’elle. En effet, une partie des mutuelles, beaucoup de coopératives et même un certain nombre d’associations (par exemple dans le champ sportif) ne se revendiquent pas forcément d’elle.
Certes, l’économie sociale ne communique pas assez, mais cela ne peut suffire à expliquer ce décalage. En fait, aucun travail n’a été encore réalisé pour véritablement l’analyser.
Il serait ainsi utile de mener un travail d’enquête sur un échantillon représentatif des associations, coopératives, mutuelles, fondations pour savoir qui, parmi eux, se sent vraiment partie prenante de l’économie sociale et au-delà, quelle signification ils lui donnent (les points de vue des dirigeants, des salariés et des bénévoles pouvant être différents, cette pluralité de regard serait également pertinente à recueillir et étudier).
Ce travail serait tout sauf anodin, car après tout, les entreprises qui se reconnaissent dans l’économie sociale ont aussi quelque chose à dire de légitime et de pertinent sur ce qu’elle est, ce qu’elle n’est pas, ce qu’elle devrait être…
Et comment faire de l’économie sociale un mouvement (social) crédible, si on ignore précisément quels acteurs, quelles initiatives, quelles entreprises portent et partagent vraiment son projet ? Comment « changer d’échelle », sortir de la marge pour porter au centre une réalité dont on ne sait pas objectivement par qui elle est réellement portée ? Comment évaluer a fortiori son poids économique et social réel ?
Cette enquête - sorte de baromètre interne de l’économie sociale - pourrait être annuelle ou bi-annuelle, régionale et nationale, voire européenne. Ses résultats pourraient être présentés et valorisés lors du « mois de l’économie sociale et solidaire ». Ils aideraient à faire progresser la logique de mouvement, tout en n’affectant aucunement celle de l’institution.
Rénover l’approche de l’économie sociale
Au-delà, c’est la construction de l’économie sociale comme somme de statuts (associatif, coopératif, mutualiste, fondation) qui pose question.
D’abord, définir l’économie sociale uniquement comme la somme de ces familles ne renvoie pas à la réalité : certaines associations, mutuelles, coopératives ou fondations aux pratiques hélàs peu éthiques, relèvent-elles véritablement de l’économie sociale, de ses valeurs, de ses idéaux ?
De plus, une somme de statuts ne suffit pas à faire un projet mobilisateur qui mette en mouvement les acteurs. Il serait utile d’introduire l’idée d’un engagement volontaire, d’une adhésion directe de l’entreprise à l’économie sociale (au Ceges et/ou Cres(s)[1] par exemple), en complémentarité avec leur adhésion aux fédérations statutaires ou sectorielles. Cela permettrait de fluidifier la démarche institutionnelle et de davantage faire vivre une dynamique de « mouvement d’entreprises ».
Dans cette perspective, la question de la caractérisation d’une entreprise de l’économie sociale peut trouver une réponse à la fois souple et précise : les entreprises qui relèvent de l’économie sociale seraient celles qui se reconnaissent et adhèrent au projet (à co-construire avec elles) et démontrent que leurs pratiques sont conformes à ce projet. Il serait utile à ce titre d’établir un faisceau de critères pour caractériser ces pratiques (projet économique, utilité sociale, gouvernance démocratique, gestion éthique…) et de se doter d’outils permettant de les évaluer (exemple du Bilan sociétal).
Ces entreprises seraient majoritairement des coopératives, des mutuelles, des associations ou des fondations mais pas systématiquement. Et toutes les mutuelles, coopératives, associations ou fondations ne relèveraient pas de l’économie sociale. Au global, le poids économique et social de l’économie sociale serait probablement plus limité qu’aujourd’hui (du moins en théorie), mais l’économie sociale gagnerait alors considérablement en dynamique de mouvement. C’est fondamental, car si les mouvements coopératif, mutualiste et associatif existent bel et bien, celui de l’économie sociale reste à construire et affirmer.
Une telle approche constituerait aussi une évolution forte par rapport à l’existant, mais pas révolutionnaire : il n’y a pas besoin de faire table rase de l’existant. Au sein du Ceges par exemple, cela pourrait se concrétiser par la création d’un nouveau collège « entreprises » qui permettrait aux entreprises volontaires d’adhérer directement - celles de l’économie sociale mais aussi par exemple les nombreuses TPE « classiques » qui ont voté pour les listes d’économie sociale aux dernières élections prud’hommales. Le Ceges pourrait garder une structuration par famille mais celle-ci ne serait alors plus exclusive.
*
Beaucoup, au sein de l’économie sociale, déplorent que les grands médias - qui reconnaissent de plus en plus les initiatives d’économie sociale de manière individuelle - continuent d’ignorer très largement sa dimension globale de mouvement (social). Mais comment attendre des médias qu’ils le fassent si l’économie sociale et ses acteurs n’en sont pas encore capables ?
Mieux connaître les entreprises qui se reconnaissent dans l’idée d’économie sociale, se nourrir de leur vision et expériences pour refonder le projet politique, créer des mécanismes permettant leur adhésion directe à un mouvement, revisiter l’institution pour la mettre réellement au service de cette dynamique : autant d’axes de travail primordiaux pour faire vraiment mouvement ; et pour sortir du statu quo actuel mortifère qui empêche l’économie sociale d’apporter sa pierre à la construction du « monde nouveau » d’après-crise que nombre de citoyens attendent…
[1] Ceges : Conseil des entreprises, employeurs et groupements de l’économie sociale. www.ceges.org ; Cres(s) : chambres régionales de l’économie sociale (et solidaire) : www.cncres.org
Un article en forme de coup de gueule...
Trop souvent, les militants politiques et économiques de la "transformation sociale", du "changer la vie", d’un « autre monde possible », etc. se définissent d’abord contre quelqu’un ou contre une idée, plutôt que pour un projet et les modalités de sa mise en œuvre. S’opposer à une idée ou à une personne devient une fin en soi, LA finalité, le cœur de l’identité militante. Militer « pour » n’est plus qu’une option ou un engagement périphérique.
Je crois à l’inverse qu’« être contre » est un moyen et qu’« être pour » est une finalité.
Je lutte contre la financiarisation de l’économie mais cette lutte est un moyen au service de la finalité d’une économie saine, équitable et soutenable.
Je lutte contre une performance entrepreneuriale strictement économique et financière, mais c’est un moyen au service de la finalité d’un entrepreneuriat responsable et solidaire.
Je lutte contre l’arbitraire actionnarial, mais c’est un moyen au service de la finalité d’une démocratie d’entreprise et d’une gouvernance qui associe les autres parties prenantes.
…
Dis-moi qui tu hais, je te dirais qui tu es... Je suis fatigué de cette attitude qui se détermine par ses ennemis plutôt que ses alliés, par son rejet plutôt que son projet, par ses critiques plutôt que ses propositions.
Elle amène à diaboliser, caricaturer et rejeter tous ceux qui ne sont pas exactement en accord avec ses propres convictions, à considérer comme un adversaire, un traître ou un agent du Mal toute personne qui n’est pas en total accord avec soi, notamment avec les cibles à abattre… Tu es avec moi ou contre moi. Bush ne s’est pas comporté autrement…
Mais à rejeter ceux qui ne sont pas à 100 % du même avis que nous, on reste aussi entre soi et n’a même plus besoin d’argumenter, de convaincre ou de douter. Or, l’intelligence politique est un muscle : pour être performant, il doit être entretenu et soumis à l’effort, à la contradiction, à l’adversité et au débat. Sinon, les arguments s’émoussent, se simplifient, perdent de leur acuité et de leur force, ils peinent ensuite à se faire comprendre et à convaincre à l’extérieur de sa Chapelle… c’est-à-dire auprès la majorité des gens !
*
Derrière cela, il y a également la quête illusoire de la pureté. Quand vous êtes 100 % contre, vous pouvez être 100 % pur. Quand vous êtes pour quelque chose et que vous voulez la faire advenir, vous devez vous mouiller, essayer de bâtir, d'agir vraiment sur le réel, de faire des compromis. La destruction est toujours plus pure que la construction, forcément partielle et imparfaite.
D'ailleurs, quand vous lisez les essais écrits par des auteurs « purs », 95 % du contenu tourne autour de « le capitalisme c’est mal et ça fait mal » et 5 % autour des moyens constructifs et opérationnels pour en sortir. Inversons la donne !
Car, si l’opposition et la dénonciation de ce qui dysfonctionne sont évidemment nécessaires, elles demeurent largement insuffisantes : on ne peut pas supprimer ce qu’on ne peut pas remplacer. Rien ne sert de dénoncer ce qui va mal si ne sont pas proposées en même temps des propositions et solutions alternatives efficaces et crédibles.
Pour beaucoup de gens, la conviction dominante se résume en effet à : « le monde est tel qu’il est, il est peut être injuste, dur et violent, mais il n’y en a pas d’autres ; et les autres voies qui ont été essayées ont été pires »… Le fameux TINA (« there are no alternatives ») de Thatcher est, quoi qu’on en dise, toujours vivace !
Les critiques et les analyses des dérives du système et des pouvoirs en place ne suffiront pas à les faire changer d’avis, à combattre le sentiment d’impuissance qui les étreint, à les mettre en mouvement pour changer la donne.
Il y a besoin de se placer résolument dans une optique de construction et de proposition de solutions qui tirent vers le haut, réveillent l’espoir, ouvrent des perspectives concrètes d’action et de changement, « ici et maintenant », stimulent le désir de se mobiliser et de s’engager. Il faut donner à voir des expériences alternatives efficaces, des réponses concrètes, des engagements bâtisseurs, des résistances constructives.
C’est d’ailleurs ce qui rend particulièrement intéressantes et pertinentes les expériences d’économie sociale et solidaire et la mobilisation des centaines de milliers de bénévoles, salariés et entrepreneurs qui les font vivre.
Des approches de ce type manque aujourd’hui dans le paysage des mouvements politiques de transformation sociale, essentiellement focalisés sur de l’analyse critique, de la dénonciation, du combat « contre ».
Si leurs travaux sur le diagnostic de la situation (montrer que cela va mal), sont nombreux et approfondis, leurs contributions constructives, leurs propositions de mesures concrètes et précises que pourraient prendre le pouvoir politique (quel qu’il soit) sont plus rares et moins travaillées. L’incantation, l’abstraction et la « méthode Coué » leur sont souvent préférées (elles sont plus confortables et évitent de prendre le risque de « l’impureté »…). Avec comme conséquence un déficit important de crédibilité aux yeux du plus grand nombre.
Qui plus est, ces mouvements semblent même s’y complaire, et en tirer une certaine légitimité, comme si critiquer était « pur » mais tenter et approfondir des expériences et propositions constructives impliquait nécessairement de se compromettre…
*
Enfin, je veux souligner que ce n’est pas une question de réformisme bon teint contre une radicalité utopique… Comme il y a un bon et un mauvais cholestérol, il y a une bonne et une mauvaise radicalité (idem pour le réformisme) ! La bonne radicalité est celle, au sens premier du terme, qui s'attaque à la racine des problèmes plutôt qu’aux symptômes. Une radicalité stricte sur les objectifs mais souple et pragmatique dans les moyens. Une radicalité qui ne se réfugie pas dans l'incantation confortable, l'opposition permanente ou l'invocation de principes aussi beaux qu'inappliqués. Une radicalité qui ne combat pas a priori tout ce qui est dit, proposé et fait par d'autres, fussent-ils des adversaires politiques. Une radicalité qui se réclame d'une culture du concret, de l'efficacité et du résultat.
La mauvaise radicalité est celle des chiffons rouges, celle des taureaux dans l'arène, celle qui se construit d’abord de manière globalisante contre des idées et des personnes, contre des groupes sociaux ou des concepts. Contre les patrons. Contre la finance. Contre l’économie de marché. Contre l’individu. Contre Sarkozy. Mais ça veut dire quoi concrètement ? Et que fait-on de ces rejets ? Où est le projet ?
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La crise offre un boulevard pour proposer concrètement un autre projet de société et convaincre une majorité qu'il y a une autre façon de produire, de consommer, d'épargner, d'investir, de travailler ; une autre façon de vivre le rapport à la planète (sobriété, écologie), à l’Autre (convivialité, participation) et à soi (intériorité, spiritualité).
Au lieu de se contenter de jeter des anathèmes, de dénoncer untel ou untel, de défendre une pureté d’engagement improbable, plongeons donc les mains dans le cambouis, projetons nous dans une vision positive et constructive de la résistance.
Aujourd'hui, le diagnostic des défis sociaux, écologiques et démocratiques à relever est largement partagé. Il est urgent d’agir en s’appuyant sur ce contexte favorable.
Dès lors, il y a davantage besoin de briques pour construire que de fusils pour abattre...
Faites votre choix !
Pour ou contre la croissance du PIB ? Le débat sur le développement et le progrès économiques ne devrait pas tourner autour de cette question aussi polémique que stérile, et dominée par la Posture : si vous acceptez que l’idée que le PIB augmente, vous êtes un méchant productiviste ; si vous êtes contre, vous voulez le retour à l’âge de pierre. C’est le niveau zéro de l’échange et de l’intelligence…
Se donner comme objectif de faire décroître le PIB me semble aussi erroné que celui qui consiste à vouloir le faire augmenter. Car c’est prendre le problème par le mauvais bout. Non pas qu’il ne faille pas développer l’activité et l’emploi, ne serait-ce que pour permettre de redistribuer ensuite ou de comber des déficits publics déjà abyssaux. Mais à trop se focaliser sur ce seul paramètre et à le considérer comme une finalité, LA finalité, on abandonne l’essentiel.
Ces trente dernières années, la croissance du PIB s’est concrétisée par l’explosion du « beaucoup avoir » d’une minorité et la relative stagnation d’une majorité. Sur la période 1998-2005, par exemple, les 0,01% des foyers français les plus riches ont vu leur revenu réel croître de 42.6 % contre 4.6 % pour les 90 % des foyers les moins riches. Autre illustration : 50 % du surcroît de richesses créées aux États-Unis entre 1983 et 1998 a bénéficié au 1 % des ménages les plus aisés, et 90 % de cette même richesse aux 20 % des ménages déjà les plus favorisés (parmi les plus aisés)[1].
Et des enquêtes ont montré que malgré l’accroissement considérable du PIB américain depuis l’après-guerre, les américains ne sentent pas plus heureux aujourd’hui qu’avant (Easterlin).
Il y a un effet de seuil de revenu, au-delà duquel l’accroissement marginal du bien-être diminue. Cela renvoie à une idée assez intuitive selon laquelle quand on est à l’abri du besoin matériel, ce qui fait durablement notre bonheur n’est pas d’avoir une voiture ou un écran plat en plus, mais se joue plutôt ailleurs, notamment dans la qualité et l’intensité des relations avec les autres (amicales, amoureuses, familiales, sociales, professionnelles…).
Pour autant, la politique ne doit pas avoir pour objectif de poursuivre le bonheur, donnée éminemment subjective et personnelle. Une telle politique tendrait lentement mais sûrement vers une sorte de totalitarisme du Bonheur.
Mais entre la recherche de la croissance aveugle de biens et l’utopie d’un bonheur décrété, il y a de la place pour une politique publique qui ait pour priorité l’augmentation de la qualité de vie de tous.
La qualité de vie n’est pas la recherche du bonheur. S’il n’y pas de définition unique de la qualité de vie, cette notion renvoie à celle d’un bien-être individuel et collectif qui peut s’objectiver à travers un faisceau d’indices et de critères : avoir un revenu permettant de vivre décemment, vivre dans un environnement non pollué et paisible, avoir des perspectives d’évolution sociale et professionnelle, disposer d’une offre de services publics accessibles et de qualité (soins, éducation, petite enfance, culture …), pouvoir nouer des relations conviviales avec les autres, pouvoir participer pleinement à la vie de la Cité, etc.
La très sérieuse Commission Stiglitz/Sen/Fitoussi (qui rendra son rapport au printemps) en a d’ailleurs fait un de ses trois axes de travail. L’objectif de ses travaux « n’est pas de trouver un accord sur la définition du terme « qualité de vie », mais d’identifier les domaines dans lesquels des mesures crédibles, fondées sur des conventions et des définitions claires, pourraient être établies (…) L’un des objectifs sera de définir un ensemble d’indicateurs permettant la mise en oeuvre des éléments et des déterminants de la qualité de vie[2]. »
Cette idée de la "qualité de vie" est également au coeur de la fameuse « politique de civilisation » d’Edgar Morin : « Le but de la politique de civilisation est la qualité de vie, dont la manifestation est le bien-vivre, et non le seul bien-être, lequel, réduit à ses conditions matérielles, produit du mal-être[3]. »
Plutôt que de viser à augmenter la quantité de biens de quelques uns (en visant la croissance du PIB à tout prix), la politique économique devrait ainsi plutôt cibler la croissance de la qualité de vie de tous… Ce qui contribuera peut-être à faire croître le PIB, mais un PIB alors riche en services relationnels, en emplois de proximité et de qualité, écologiquement plus sobres et socialement plus responsables, en production plus soutenable et équitable, en économie sociale et solidaire. La croissance du PIB serait alors la conséquence et non le but… La nuance est de taille !
Pour y parvenir, il importe notamment d’investir massivement sur les services d’intérêt général (éducation, santé, petite enfance, culture, sport, justice…) qui, centrés sur l’épanouissement des hommes, de tous les hommes, permettent une amélioration de la qualité de vie individuelle et collective.
La puissance publique doit changer de regard sur ces services, en ne les considérant plus comme un coût qu'il convient de minimiser mais comme un investissement socialement, écologiquement et même économiquement rentable pour la collectivité, à moyen et long terme. Les plans de relance comme la comptabilité publique gagneraient ainsi à intégrer un véritable volet « investissement d’intérêt général ».
Plus que jamais la politique économique a besoin d’un cap. La croissance du PIB ne peut plus être celui-là. Elle gagnerait à se concentrer désormais sur la croissance de la qualité de vie.
[1] Sources : Les hauts revenus en France (1998-2006) : Une explosion des inégalités ? Camille Landais, Paris School of Economics, Juin 2007 / Travaux de l’économiste américain Edward Wolff (qui parle « d’un retour à Marie-Antoinette »), cités par Jean-Paul Fitoussi dans La démocratie et le marché, Grasset, 2004.
[2] Commission Stiglitz/Sen/Fitoussi sur la mesure des performances économiques et du progrès social, Note problématique, juillet 08. En première approche, la Commission distingue d’une part des composantes de la qualité de la vie : expériences hédoniques (sentiments positifs et négatifs), jugements d’évaluation (à l’égard de la vie dans son ensemble et de ses principales composantes), « capabilités » (santé, compétences, autres). Et d’autre part, des déterminants de la qualité de vie : activités personnelles (par ex., loisirs, trajets domicile-lieu de travail, temps de travail), sécurité personnelle (par ex., victimisation, peur de la criminalité, conflits, guerres), environnement social (par ex., liens sociaux, confiance, garantie d’une assistance en cas de besoin), environnement institutionnel (par ex., libertés, participation à l’action politique, fonctionnement du système judiciaire), environnement naturel (par ex., exposition au bruit, pollution, accès à des espaces publics).
[3] La politique de civilisation, Edgar Morin, Seuil, 2008 (réédition)
Révoltes de la jeunesse en Grèce, grèves et révoltes populaires en Guadeloupe, manifestations monstres en France et en Irlande, mouvement contre la main d’œuvre étrangère en Angleterre, montée des extrêmes politiques, crises financière, économique et sociale internationales, etc. D’aucuns disent que nous sommes entrés ces derniers mois dans une période « pré-révolutionnaire ». En fait, nous n’en savons rien, les révolutions sont toujours imprévisibles et naissent là où on ne les attend pas. Nul ne peut vraiment savoir ce qui se passera dans les prochains mois.
Je suis convaincu pour ma part que la « bonne » révolution, si on peut dire, se fera avec les entreprises, pas contre elles. Vu le rôle central qu’elles occupent aujourd’hui, pas de changement profond dans la société, sans changement profond dans l’entreprise et inversement.
Ce qui est paradoxal, c’est qu’avec la crise financière, les politiques et les médias mettent en avant depuis des mois la nécessité de refonder le système financier international et d’instaurer de nouvelles régulations macroéconomiques (G20, nouveau Bretton Woods, etc.). C’est une bonne chose, mais en revanche, on parle très peu de refonder l’entreprise, de nouvelles régulations dans l’entreprise elle-même. Or, les deux sont liés : pas de finance raisonnée et durable sans entreprises responsables. Et inversement, pas d'essor d'entreprises responsables sans finance patiente. Les deux combats vont de pair, il faut les mener ensemble.
Des acteurs pluriels, une vision commune
L’incandescence doit donc être portée dans l’entreprise. Même si la température globale reste tiède, beaucoup d’acteurs et d’initiatives s’attachent déjà à faire brûler la flamme du changement dans l’entreprise.
L’économie sociale et solidaire, l’entrepreneuriat social, le commerce équitable, l’épargne solidaire, l’investissement socialement responsable, la responsabilité sociale d’entreprise… sont plus que des jolis mots, ce sont autant de réalités qui y travaillent, obtiennent des résultats concrets et impliquent une pluralité d’acteurs : les entrepreneurs, mais aussi les salariés et les syndicats, les consommateurs, les ONG, les financiers, les élus des collectivités, etc.
Ce foisonnement d’acteurs et d’initiatives converge progressivement et implicitement vers une plate-forme partagée d’idées fortes et simples sur l’entreprise, qui je crois, ne demande qu’à s’affirmer et se formaliser. En voici deux qui me paraissent centrales.
i) Comment se prennent les décisions dans l’entreprise ? La prise de décision ne peut plus résulter uniquement de l’arbitraire de l’actionnaire, mais doit associer les autres parties prenantes, au premier rang desquels les salariés.
Un cas intéressant est celui des Scop, sociétés coopératives de production (Scop), comme Chèque Déjeuner, où ceux qui décident sont ceux qui travaillent, pas des actionnaires financiers strictement focalisés sur la rentabilité. Les Scop sont des entreprises qui appartiennent majoritairement aux salariés qui décident ensemble des grandes décisions, selon le principe « un homme - une voix » : choix des dirigeants, orientations stratégiques, affectation des résultats. Et ça marche, un cercle vertueux s’enclenche dans l’entreprise, les salariés sont plus motivés, plus impliqués et donc plus productifs, ayant le sentiment de réellement récolter le fruit de leur travail. Les Scop sont en plein développement (près de 2000 en France) et créent chaque année en moyenne 1000 emplois.
ii) Comment se mesure la performance de l’entreprise ? La performance de l’entreprise ne peut plus être strictement économique, mais doit être aussi sociale et écologique et mesurée comme telle.
Illustration avec les entreprises d’insertion, comme Envie, qui créent elles de l’activité économique pour donner de l’emploi à des personnes en situation d’exclusion et les accompagner dans leur parcours d’insertion sociale et professionnelle. Elles partent de l’idée que « personne n’est inemployable ». Ces entreprises réussissent quand elles ont bien sûr un modèle économique qui tourne, qu’elles gagnent plus d’argent qu’elles n’en dépensent ; mais elles réussissent aussi quand elles parviennent à insérer durablement des personnes sur le marché du travail. Leur performance est double, économique et sociale.
Même si ces idées sont encore minoritaires en terme de traductions concrètes dans le monde économique, je fais le pari que dans 15 ans, les entreprises, toutes les entreprises rendront compte, plus uniquement à leurs actionnaires mais aussi à leurs parties prenantes. Je fais le pari aussi qu’elles rendront compte non seulement de leur création de richesses économiques (CA, rentabilité…) mais aussi de leur utilité sociale, de leur bilan carbone et de l’empreinte écologique. Que tout cela sera une banalité, une norme sociale. En tout cas, je l’espère !
Construire des passerelles plutôt que des murs
Pour y parvenir, il y a urgence non pas à bâtir des forteresses autour de chaque catégorie d’acteurs (entrepreneurs, syndicats, ONG, mouvements de consommateurs, financiers, élus…) ou visions (économie sociale et solidaire, responsabilité sociale de l’entreprise…) mais à construire des passerelles entre elles.
Je suis frappé, de voir que dans ces différents milieux traditionnellement cloisonnés, on trouve des personnes nombreuses (notamment au sein des nouvelles générations) qui pensent à peu près la même chose sur les nécessaires (r)évolutions de l’entreprise. Rupture essentielle en cours, les clivages les plus structurants me semblent être de moins en moins aujourd’hui entre catégories d’acteurs (par exemple salariés contre patronat) qu’au sein même de chaque catégorie d’acteur...
Toutes ces personnes qui partagent la même vision de l’entreprise ont vocation à faire alliance, à faire mouvement social, pour créer un rapport de force et peser dans le débat public, débat public qui pour le moment les ignore largement…
Ce qui implique une capacité à dépasser sa propre chapelle, à sortir de l’entre-soi, à comprendre comme le disait joliment Monseigneur Claverie, évêque d’Oran assassiné par les terroristes en Algérie en 1996, que « l’Autre est porteur d’une part de vérité qui me manque ».
Traquons donc le mensonge, les dérives, le Mal chez l’Autre, ça on sait tous faire, mais surtout, cherchons aussi avec la même ardeur, la même intensité, sa part de vérité. C’est peut-être cela le début de la révolution en France, cette capacité à faire le pari de l’Autre, dans un pays où règne trop souvent la Défiance et la Posture, deux maladies endémiques de la politique française…
Résister c’est coopérer, coopérer c’est résister
De ce point de vue, cette révolution dans l’entreprise est autant une révolution de résistance que de coopération. Bien sûr, il ne s’agit pas d’être angélique, de croire que « tout-le-monde-il-est-gentil »… Nous ne sommes pas dans le monde des Bisounours, il faut continuer à résister contre ce qui va mal dans l’entreprise, et notamment ce qui est du aux dérives du capitalisme financier.
Mais il faut aussi, chercher à coopérer, à construire des alliances avec ceux, différents, qui veulent aller dans le même sens et partagent les objectifs. Personne n’arrivera à relever seul les énormes défis actuels, d’autant plus qu’il reste 15 à 20 ans, selon les experts sérieux, pour changer véritablement de cap, avant un déluge de catastrophes à côté desquelles la crise financière actuelle n’est qu’un épiphénomène… Pour inventer l’entreprise d’après, nous avons besoin de faire coopérer société civile, puissance publique et entrepreneurs.
Pendant la 2nd guerre mondiale, les Résistants luttaient avec force contre le fascisme mais travaillaient aussi en même temps, avec la même force, à l’élaboration du Programme du CNR (Programme du Conseil National de la Résistance, adopté dans la clandestinité le 15 mars 1944), qui a fondé la reconstruction de la France d’après-guerre. Résister c’est Coopérer, Coopérer c’est Résister.
Alors, à quand un nouveau « Programme de Résistance », qui transcenderait les clivages classiques, rassemblerait les énergies de tous les acteurs, puissance publique, entreprises, société civile souhaitant véritablement transformer l’entreprise et plus largement l’économie, dans un sens humaniste et respectueux de la Planète ? On peut toujours rêver…
En tout cas, fait hautement symbolique, à l’occasion de la commémoration du 60ème anniversaire du PCNR en 2004, des grandes figures de la Résistance avaient lancé un appel explicite à l’élaboration et à la mise en œuvre d’un tel programme[1]… On doit toujours rêver !
Article qui prolonge une intervention effectuée lors de la soirée-débat « Demain, La Révolution ? », le 9 février dernier, au théâtre du Rond Point (Paris), dans le cadre du Forum d’Action Modernités.
[1] Les vétérans de la Résistance signataires de l’Appel sont : Lucie Aubrac, Raymond Aubrac, Henri Bartoli, Daniel Cordier, Philippe Dechartre, Georges Guingouin, Stéphane Hessel, Maurice Kriegel-Valrimont, Lise London, Georges Séguy, Germaine Tillion, Jean-Pierre Vernant, Maurice Voutey. Le texte de l’Appel est disponible à l’adresse suivante : http://www.france.attac.org/IMG/pdf/appelpcnr.pdf.
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